
Je suis une vieille dame maintenant . J'ai 85 ans demain . Et demain je ne serai plus là , je le sais , je le sens , ça ne s'explique pas ces choses là . Et il me prend l'envie d'écrire , de retracer un petit bout de vie dont je ne suis pas très fière pour peut-être partir en paix . Il faudrait donc pour être sincère repartir du moment où tout a commencé , du moment où j'ai commencé à changer , pour devenir celle que je suis aujourd'hui , celle qui a évolué . Dans le bon sens , je n'sais pas . En tout cas , j'ai grandi .
Tout a donc commencé un douze , je m'en rappelle . Depuis ce jour , douze est devenu mon chiffre favori . Un douze décembre je crois bien . Ce jour-là , je suis allée le voir , et comme d'habitude , on est allés au cinéma . Comme d'habitude on a fait l'amour . J'étais encore jeune à cette époque , je devais avoir 20 , 25 ans peut-être . Mais cette fois , ca a été différent . Cette fois , je suis tombée enceinte . A cette époque , les précautions n'existaient pas et on n'y pensait pas du tout . Alors , j'ai gardé cet enfant , et nous nous sommes mariés , comme ça se faisait à l'époque . Même s'il ne m'aimait pas . Il se sentait obligé et il l'a fait pour moi . Ce jour-là comme tous les autres , a eu lieu un mariage sans amour . Neuf mois plus tard , Jade est née . Petit amour de bout de moi . J'en suis littéralement tombée amoureuse . Pas lui . Elle me ressemblait trop , elle n'était pas belle , il ne la regardait pas , il ne la touchait pas , de peur que son souffle chaud le brûle de tendresse et que l'amour lui saute au visage . Il ne voulait pas tomber sous la dépendance , de qui que ce soit , ou quoi que ce soit . Surtout pas d'une femme , surtout pas d'un gosse . J'ai élevé cet enfant toute seule , il passait sa soirée à lire . Des romans , des belles histoires pourtant , je ne comprenais pas pourquoi il était si mauvais . On ne peut pas être mauvais quand on lit des romans , ou bien peut-être avait-il décidé de vivre par procuration , de vivre à travers ses livres , étant donné qu'il n'avait pas eu le choix . Pas le choix de femme , pas le choix de gosse . Il avait besoin de sentir qu'il était maître de la situation . Dans ses livres , il le sentait , c'est lui qui décidait , qui écrivait l'histoire à chaque page , à chaque mot . Jade grandissait à vue d'oeil , je m'en émerveillais chaque jour un peu plus . Cette petite princesse faisait tout pour se faire remarquer du monstre glacé enfermé dans le monde aux mots . La petite princesse voulait que son papa l'aime , comme elle l'entendait dans les belles histoires , elle attendait d'être libérée de cette prison sans amour , elle voulait le libérer de cette prison de mots . Et tous deux attendaient d'être libérés , l'un par l'autre , personne n'avançait , dans cette situation sans queue ni tête . Ma fille était belle , ma fille avait de grands yeux verts , une peau bronzée , et de beaux cheveux châtains clairs . Son père n'en voulait pas , moi je ne voulais pas la partager , de peur qu'on me la prenne , vous comprenez , elle ne tenait plus que sur une jambe , puisque son père n'en voulait pas . Seule moi pouvait la protéger , la garder . Lorsqu'elle eut trois ans , la séparation fut difficile . Je pleurai , ne voulais plus lâcher sa main , tandis qu'elle pleurait de me voir pleurer , me prenait dans ses petits bras pour me dire de ne pas être triste . Le monde à l'envers . Je rentrai donc chez moi seule , avec Lui . Là , commença le dur cauchemar . Maintenant que la petite n'était plus là , le père ne se gênait plus pour me frapper . Il n'osait pas quand Jade était là , et moi je ne pouvais rien dire , j'étais esclave de ses pulsions violentes . J'y passais deux fois par jour , lorsqu'il était de mauvaise humeur , lorsque tout n'était pas à sa guise . Je parlais trop fort , je faisais trop de bruit , il n'arrivait pas à se concentrer . Monsieur voulait encore tout contrôler , et me mettre à son service . Les bleus naissaient , grandissaient , se reproduisaient puis mouraient , silencieux sur la peau fragile d'une mère qui doit se taire . Un jour , je décidais enfin de le quitter . Ce fut un scandale , vous n'imaginez même pas . Je partis quand même , à fleur de peau , il ne m'en aurait plus fallu beaucoup plus pour penser à en finir . Mais Jade comptait trop , je ne pouvais pas la laisser avec Lui , alors je décidai de l'emmener . On s'installa dans un petit appartement , au cinquième étage . C'était petit , mais c'était notre paradis . On s'imaginait qu'on allait enfin pouvoir vivre normalement , et pouvoir être heureuse . On s'était bien trompées toutes les deux . Le destin en avait décidé autrement .
L'année suivante , Jade commença à avoir de mauvaises notes à l'école . Elle venait de rentrer en Cp , et jusque-là était une petite fille brillante et éveillée , promise à un glorieux avenir , qui savait déjà lire , écrire , compter . On lui avait fait sauter une classe . Et là , elle ne comprenait plus rien , je lui demandais de m'expliquer tout ça , et elle ne savait pas quoi me répondre . Je la savais sincère , on alla donc faire des examens , juste histoire de me rassurer .
Là commença la fin . Jade était malade . Très malade . Une maladie du cerveau , je n'ai pas retenu son nom , je ne voulais pas en entendre parler , j'écoutais à peine le docteur qui osait me raconter chacun des symptômes , aussi catastrophiques les uns que les autres . Des bribes de paroles parvenaient à peine à mes oreilles . Déficit de myéline ... Cerveau ... Troubles de l'apprentissage ... Bientôt ... Perte de l'équilibre ... Surdité ... Cécité ... Je n'entendais plus rien , ma fille était malade , non ce n'était pas possible , on ne pouvait pas me l'arracher , c'était la seule chose à laquelle je tenais , la seule chose qu'il me restait encore . Il me fallait résister , il fallait que je la protège .
On continua notre vie en ermites , petit nid d'amour entre mère et fille . Je ne voulais pas lui faire peur , je lui expliquai les choses simplement . Qu'elle avait un problème au cerveau , et que ca allait être dur , mais qu'elle guérirait . Qu'il fallait toujours garder l'espoir . Les enfants sont très courageux , elle m'a dit d'accord , je résisterai maman . J'en avais les larmes aux yeux . Notre vie est devenue dure . Elle ne marchait plus maintenant , ne parlait plus . Petit à petit elle ne vit plus , mais elle entendait . Alors je lui chantais des chansons , lui racontais des histoires , lui lisais des poèmes , lui inventais une vie par des mots . Elle s'était petit à petit enfermée dans une prison de mots et d'amour . Comme quand elle était petite . Les prisons de son père et d'elle-même . Elle avait involontairement plus ou moins reproduit le schéma . Ma fille était belle , toujours aussi belle , et souriante . Même dans la douleur , elle voulait sourire . Ma fille s'éteignait dans sa lumière , et moi je faiblissais . Je ressentais la fatigue , les nausées , et je pensais que c'était normal , à force de veiller sur elle . Mais au fond , je savais bien que ce n'était pas normal , mais je me voilais la face . Une malade suffisait . Maladie . Mal-à-dire . Toutes les deux avions eu du mal-à-dire dans notre vie . Je me rendrais compte plus tard à quel point . Quelques années plus tard , ma fille mourut . Elle mourut dans l'amour . Dans l'amour d'une mère .
Même si c'était peu à côté de ce qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de connaître et ce qu'elle n'aurait jamais l'occasion de connaître .
Petite ange .
Pendant cinq ans , je suis restée enfermée dans une routine , pour tuer la souffrance et l'ennui . Comme on dit ''métro-boulot-dodo'' . Il me fallait ça , pour me reposer en quelque sorte . Mais mon état ne s'arrangeait pas , il allait même en empirant . Je me suis retrouvée un soir sur un lit d'hôpital , sans bien savoir pourquoi j'y étais , ni comment j'y étais arrivée . Un homme était à côté de moi , il semblait avoir à peu près le même age que moi , entre 35 et 40 ans , et il s'était endormi . Il semblait beau , même les paupières closes . Il avait des cheveux blonds décoiffés , et un grain de beauté sur la paupière droite . Sa tête était posée sur sa main , et l'on pouvait voir même sans le toucher , que sa peau était douce . Il portait une écharpe qui ne lui allait pas , elle semblait être rugueuse , cela ne collait pas . Il avait l'air inquiet , même dans son sommeil . Je m'assis doucement sur le lit blanc , se trouva affreusement pâle dans le miroir. Je vis alors qu'à ma gauche , sur la table de nuit , un bouquet de fleurs était fraîchement posé .
L'homme se réveilla , un peu surpris par le bruit qu'avait causé mon réveil . Il s'excusa presque d'avoir ouvert les yeux . Il était timide . Il avait de beaux yeux verts clair , maintenant presque cachés par ses cheveux en bataille . Je n'osais même pas parler , perdue au fond de ses yeux , dont je ne pourrais même pas vous décrire la beauté . Trop intense pour pouvoir en parler . Il se présenta , je ne me rappelle absolument pas de ses mots . J'étais prise au coeur par une insoutenable douleur , était-ce vraiment une douleur ? J'avais l'estomac tordu , peut-être par la faim , peut-être par l'amour . Qui sait ? J'étais là depuis une semaine peut-être , j'avais dû tomber dans le coma , à la suite d'une chute un peu violente , oui ça doit être ça . Et maintenant je suis là , tout va mieux . Ca ne colle pas . Même en me persuadant . Il me parlait toujours , voyant que je n'répondais pas , me demandait si j'allais bien . Je crois que je lui avais répondu oui . Il me raconta ce qui s'était réellement passé . J'allais vers le métro , un matin encore sombre , lorsqu'il me vit tomber tout à coup . Il s'était tout de suite précipiter pour voir si j'allais bien , mais j'étais inconsciente . Il m'amenait à l'hôpital , ... Je n'écoutais plus la suite . C'était mon sauveur . Les mots défilaient , sortaient de sa bouche tout d'un coup , mais je ne regardais plus que la bouche . Jusqu'aux mots ''cancer du sein''. Là , j'ai repris conscience , et j'ai demandé pardon . Il m'expliqua alors que c'était à cause de mon cancer que j'avais fait un malaise , et que je devais avoir l'habitude , que ça ne devait pas toujours être drôle .
Ce jour-là j'ai eu un cancer du sein qui m'a frappé en pleine face . Un cancer du sein et l'amour . L'homme est revenu tous les jours , pour m'épauler dans ma douleur , et m'aider à me réouvrir au monde . Il m'a réappris à sourire pour des choses simples , et à aimer les choses simples , comme l'admiration du premier rayon de soleil du matin , et le plaisir de se lever assez tôt pour le voir , la chaleur qui vous perce le dos , appuyé sur une vitre à lire un livre dans la paix d'une belle journée d'été . J'ai réappris à aimer la vie .
Je l'aimais . Il m'aimait . Et chaque jour je repoussais l'échéance du jour auquel il faudrait se dire que l'on s'aimait . Je voyais bien qu'il ne savait pas trop comment faire , mais qu'il voulait être avec moi . Un jour c'est allé trop loin pour moi , il m'a embrassé longtemps , doucement , comme jamais on ne m'avait embrassé , comme toujours j'en avais rêvé . Et doucement , nous nous sommes appris . J'ai appris son corps et lui le mien . Mais il ne fallait pas , je ne pouvais pas , je ne devais pas lui faire ça . J'étais malade , et j'allais mourir . Mon désir était plus fort que ma raison ce jour-là . Nous avons fait l'amour ce jour-là , et nous nous sommes aimés pour de grand . Il ne fallait pas , je ne pouvais pas . Je lui ai menti juste après , je lui ai dit que je ne l'aimais pas , que je ne devais plus jamais le revoir . Pour ne pas le faire souffrir encore plus . Lui dire que je ne voulais pas qu'il me voie mourir petit à petit , comme j'avais vu s'éteindre Jade . A partir de ce jour-là , je ne le revis plus , il m'aimait si fort qu'il respectait mon choix , et ça me faisait mal de me dire que c'était un homme encore plus extraordinaire que ce que je croyais . Je me renfermais dans la maladie , et aggravais mon cas par le surplus de mal-à-dire sans lui . Les séjours à l'hôpital augmentaient . Je faiblissais , je maigrissais .
Un jour , quelques mois plus tard , je me réveillai de nouveau dans un lit blanc sans savoir comment j'y étais arrivée . Il était là de nouveau , le beau sauveur doux aux yeux verts clair . Je devins agressive , pour lui empêcher de voir dans quel état j'étais , mais il savait tout . Il m'observait chaque jour , de sa fenêtre , me voyait tituber en descendant les marches devant ma porte , me voyait faiblir petit à petit . Il était malheureux lui aussi . Je compris alors qu'il voulait être avec moi , dans la souffrance et dans la douleur, et que c'était ça l'amour , parce que j'en ferai de même pour lui . A partir de ce jour-là , je suis redevenue forte et heureuse . Grâce à lui . J'ai réussi à vivre de nombreuses années avec un cancer . J'ai le goût de la vie , et la sérénité devant la mort , parce que j'ai connu l'amour .
Demain , je vais mourir . Parce que je ne veux pas avoir plus de 85 ans et quelques heures , parce que je sens que c'est la fin . Parce que je vois la lumière devant mes yeux , parce qu'il est mort il y a une semaine lui aussi . Parce que je sais que sans lui ça n'en vaut plus la peine à mon âge . Que j'ai vécu ma vie , j'ai vécu ce que j'avais à vivre , et qu'il faut maintenant laisser la place aux autres .
Je me retire , en paix , calme, avec moi-même . Et lui aussi bien sûr . Il est là , tout près . Sa peau douce effleure ma joue , je le sens , et sa main parcourt les lignes de mon corps une dernière fois .
Je me retire à présent .